La canneberge est très utilisée pour prévenir les infections urinaires. Cependant, une étude récente vient jeter le doute sur son efficacité. Faut-il arrêter de la recommander?

Cette étude, publiée en novembre 2016 dans le prestigieux journal JAMA, a toutes les caractéristiques d’une bonne étude.

185 femmes âgées (un nombre suffisant pour tirer des conclusions) ont pris soit un extrait de canneberge, soit un placébo durant 1 an. Toutes ces femmes avaient déjà souffert d’infections urinaires récidivantes. L’extrait de canneberge utilisé et la dose sont tout à fait valables. La dose prise (deux capsules par jour), correspond au minimum de principes actifs, qui est de 36mg de PAC (proanthocyanidines), deux fois par jour.

Malgré tout, les résultats de l’étude ne montrent pas de différence majeure entre les deux groupes. Par exemple, il y a eu 10 infections urinaires dans le groupe canneberge contre 12 dans le groupe placébo. Même chose pour les prescriptions d’antibiotiques, les admissions à l’hôpital, la présence de bactéries, etc. Les différences entre les groupes sont trop faibles pour être significatives.1 Bref, à la lumière de cette étude, on ne peut que conclure que la canneberge n’a aucun effet.

On est donc en droit de se demander si, comme l’affirme l’éditorial du même journal, il ne serait pas temps de passer à autre chose?2

Des résultats extrapolables dans la population?

Malgré les bons points cités ci-haut, il faut noter que les participantes de l’étude ne sont pas représentatives de la population en général. Elles vivent toutes dans des centres pour personnes âgées (CHSLD au Québec, Nursing home en Grande Bretagne où l’étude a eu lieu) et leur âge moyen est de 86 ans (+/-8,2 ans). On ne peut pas parler d’une population ambulatoire! On sait que ces milieux sont propices aux infections plus résistantes, ce que mentionnent les auteurs de l’étude. D’ailleurs, la conclusion de l’étude fait justement référence à cette situation : «Chez des femmes âgées résidant dans des centres spécialisés pour personnes âgées, l’administration de capsules de canneberge vs placébo n’a entrainé aucune différence significative dans la présence de bactériurie avec pyurie (douleurs et brulure à miction) sur un an.» (traduction libre de “Among older women residing in nursing homes, administration of cranberry capsules vs placebo resulted in no significant difference in presence of bacteriuria plus pyuria over 1 year.”) 1

Comparaison au placébo

J’ai été surpris de constater que les chercheurs avaient choisi de comparer la canneberge au placébo dans cette étude. Je comprends qu’il s’agit là d’une méthode usuelle. Par contre, étant donné la cohorte particulière, n’aurait-il pas été plus logique de comparer aux outils de prévention courants? L’antibiothérapie continue, souvent une petite dose de sulfamidé ou de nitrofurantoïne, est peu efficace dans cette population. On peut donc se demander si elle aurait été plus efficace que le placébo ou la canneberge…

La preuve est convaincante…

Dans un éditorial du même journal, Lindsay E Nicolle affirme «La preuve (…) est convaincante que les produits de canneberge ne devraient pas être recommandés comme intervention médicale dans la prévention des infections urinaires» (Traduction libre de « The evidence, further supported by the study by Juthani-Mehta et al in an important population, is convincing that cranberry products should not be recommended as a medical intervention for the prevention of UTI.»)2

L’auteure rapporte que les résultats des diverses études sont inconstants. Elle mentionne en particulier une étude de 2011 dans laquelle les femmes ont utilisé soit un antibiotique (sulfa ou sulfaméthoxazole-triméthoprime) en prévention, soit un extrait de canneberge (500mg 2 fois par jour) durant un an. Les cas d’infections urinaires ont été plus fréquents dans le groupe canneberge (4,0 vs 1,8; p=0,02).3

L’autre côté de la médaille

Lorsqu’on regarde les chiffres cités par Mme Nicolle, on se dit qu’il ne vaut pas la peine de payer pour un produit qui n’a aucune efficacité. Mais est-ce que ces études reflètent bien toute la science à propos de la canneberge?

Les données sont controversées, je ne le nie pas. Il faut cependant être conscient que plusieurs études ont utilisé des produits sous-dosés, qui ne renferment pas une quantité suffisante de principes actifs. Il n’est donc pas surprenant que ces études arrivent avec des résultats négatifs…

D’ailleurs, Mme Nicolle n’analyse pas à fond la référence qu’elle cite, omettant de mentionner que l’extrait de canneberge utilisé n’est pas un extrait standardisé. On ne connait donc pas sa teneur en principes actifs (PAC). Impossible de savoir si la dose utilisée était suffisante.

Mécanisme d’action et dose efficace

Une étude publiée en 2010 a démontré (comme bien d’autres avant elle) que les PAC sont les principes actifs de la canneberge et qu’ils empêchent les bactéries (E. coli) de coller aux parois urinaires. De plus, cette étude détermine que la dose efficace pour obtenir cet effet est de 36 mg de PAC, 2 fois par jour.4 Comme pour tout médicament, la dose est très importante. Personne ne penserait à prendre un microdosage d’un antibiotique pour se débarrasser d’une infection! Il faut penser de même avec les plantes et autres produits naturels.

Cependant, dans le monde des plantes médicinales, la notion de produit est complexe. Par rapport à un médicament, la composition chimique de la plante est très hétérogène. Quand on utilise un médicament, il s’agit d’une seule molécule (parfois deux comme, dans le cas du sulfa), bien identifiée, bien dosée. Mais dans une plante, que mesure-t-on? Connait-on les principes actifs (parfois oui, comme dans le cas de la canneberge, mais parfois non)? Les principes actifs sont-ils présents en concentration suffisante? Agissent-ils seuls ou ont-ils besoin de la synergie des autres molécules de la plante pour être efficaces? Toutes ces questions sont importantes lorsqu’on évalue l’efficacité d’une plante.

Prévenir les récidives

Quiconque souffre ou a souffert d’une infection urinaire veut absolument éviter que cela ne se reproduise. À l’heure actuelle, quelles sont les options pour prévenir les infections urinaires? En médecine conventionnelle, il n’y a que les antibiotiques. Mais ces antibiotiques n’ont pas que du positif…

L’étude de Beerepoot et collaborateurs, citée par madame Nicolle pour montrer l’inefficacité de la canneberge, montre aussi que les résistances aux antibiotiques sont fréquentes. Après le premier mois de l’étude, les chercheurs ont analysé les bactéries urinaires des patientes non symptomatiques. 90,5% des échantillons des femmes qui prenaient le sulfa montraient une résistance au sulfa, contre seulement 28,1% des échantillons de celles sous canneberge.3

Les résistances aux antibiotiques sont un grave problème de nos jours. Mais ce n’est pas le seul méfait des antibiotiques. Ces substances s’attaquent sans discrimination à toutes les bactéries de notre corps, tant les bonnes que les mauvaises. Elles ont donc un effet dévastateur sur notre microbiote, qui joue un rôle primordial dans notre santé.

Pour en savoir plus sur le microbiote :

Alors, que propose-t-on à une jeune femme qui souffre de cystites à répétition? Doit-on lui faire prendre des antibiotiques à long terme, avec toutes les conséquences que l’on connait?

Canneberge: une alternative valable

La canneberge n’est pas et ne sera jamais un médicament. Philosophiquement, on est en droit de se poser la question: Doit-on attendre d’avoir une norme de preuve similaire aux médicaments avant de consommer une plante ou un aliment pour ses effets bénéfiques? Quand on prend en considération l’efficacité (controversée, mais plus que probable chez les utilisatrices/teurs «ordinaires»), les notions d’effets secondaires, de résistances aux antibiotiques, de prise en charge de sa propre santé, de congestion du système de santé et de manque d’accessibilité au médecin, la réponse me semble évidente. La preuve n’a pas besoin d’être en béton.

Dans ma pratique, j’ai vu de nombreux patients réduire grandement les récidives d’infections urinaires en utilisant de façon régulière des dosages suffisants de canneberge. Je sais que cette protection n’est pas à 100%, mais elle ne l’est pas non plus pour un antibiotique. Par contre, si la prise de canneberge prévient ne serait-ce qu’une visite médicale et une prescription d’antibiotique, je considère que le jeu en vaut la chandelle.

Références:

  1. Juthani-Mehta M, Van Ness PH, Bianco L, Rink A, Rubeck S, Ginter S, Argraves S, Charpentier P, Acampora D, Trentalange M, Quagliarello V, Peduzzi P. Effect of Cranberry Capsules on Bacteriuria Plus Pyuria Among Older Women in Nursing Homes: A Randomized Clinical Trial. JAMA. 2016 Nov 8;316(18):1879-1887. doi: 10.1001/jama.2016.16141. PubMed PMID: 27787564. http://jamanetwork.com/journals/jama/article-abstract/2576822
  2. Nicolle LE. Cranberry for Prevention of Urinary Tract Infection? Time to Move On. 2016;316(18):1873-1874. doi:10.1001/jama.2016.16140 http://jamanetwork.com/journals/jama/article-abstract/2576821
  3. Beerepoot MA, ter Riet G, Nys S, van der Wal WM, de Borgie CA, de Reijke TM,Prins JM, Koeijers J, Verbon A, Stobberingh E, Geerlings SE. Cranberries vs antibiotics to prevent urinary tract infections: a randomized double-blind noninferiority trial in premenopausal women. Arch Intern Med. 2011 Jul 25;171(14):1270-8. doi: 10.1001/archinternmed.2011.306. PubMed PMID: 21788542. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/21788542
  4. Howell AB, Botto H, Combescure C, Blanc-Potard AB, Gausa L, Matsumoto T, Tenke P, Sotto A, Lavigne JP. Dosage effect on uropathogenic Escherichia coli anti-adhesion activity in urine following consumption of cranberry powder standardized for proanthocyanidin content: a multicentric randomized double blind study. BMC Infect Dis. 2010 Apr 14;10:94. doi: 10.1186/1471-2334-10-94. PubMed PMID: 20398248; PubMed Central PMCID: PMC2873556. http://www.biomedcentral.com/1471-2334/10/94